Les premiers dessins connus d’Ami-Ferdinand Duplain datent de 1911. Il s’agit de paysages, de portraits, d’animaux réalisés dans une veine très réaliste. La guerre, pendant laquelle il est mobilisé, lui inspire des dessins qu’il présente lors de sa première exposition, en 1916. Après avoir fréquenté l’atelier de Maurice Denis à Paris en 1920, Duplain propose des cycles décoratifs d’inspiration symboliste, dédiés aux saisons ou à l’activité humaine. Lors de ses voyages en Europe, les stigmates de la guerre le marquent profondément. A la fin des années 20, alors que la crise économique sévit, Duplain s’éloigne du propos décoratif, et manifeste dans ses dessins et ses toiles une vision désabusée du monde.
Duplain trouve le réconfort dans la nature. Ses premiers paysages témoignent de l’influence de Vallotton et de Cézanne. En quête d’un style personnel, il cherche à dégager la puissance structurelle des paysages. La Méditerranée et le Jura constituent son terrain d’expérimentation. Travaillant de façon très méthodique, il croque de nombreuses cités méditerranéennes, en vue plongeante. Progressivement, le cadrage se resserre ; les premiers plans deviennent plus imposants, et des arbres y apparaissent. Son regard s’attarde sur le sol, pinceaux et spatules soulignent la structure puissante des troncs. En 1929, Duplain explore régulièrement les jeux de lumière sous le feuillage des vergers. En 1930, rues, sentiers, rivières du Jura entraînent le spectateur dans la profondeur. Les plans d’eau tendent à remplacer les arbres à l’avant-plan du tableau. De paysage en paysage, la mélancolie de ses vues violacées s’estompe.
En pleine possession de ses moyens, Duplain approche désormais la Méditerranée de façon plus diversifiée. Il rentre dans ses ports, s’imprègne de leur ambiance. La lumière du Midi et la joie de la naissance de sa petite fille métamorphosent ses paysages jurassiens. Cette lumière éclate pleinement en 1933, dans les trois grandes toiles des Heures jurassiennes, paysages couverts d’une nappe jaune aux reflets rosés.
Suite à son installation à Lausanne en 1935, Duplain s’aventure sur les hauteurs de la région et peint de nombreux panoramas du Léman et de ses coteaux. Lac, montagnes, nuages se fondent en une mer sans fin. Connaissant bien l’art de Bocion, Duplain retranscrit la spatialité propre au Léman comme il l’a déjà fait pour la langue bleue du lac de Neuchâtel, bande étroite cernée par la campagne et les montagnes.
Duplain est un homme doté d’un tempérament joyeux et sa peinture s’en ressent. Les verts tendres du printemps, la blancheur des fleurs des arbres fruitiers, la légèreté de ses brumes, la limpidité et le scintillement des eaux bleues du Léman distillent un parfum de vie et de bonheur.
Cette allégresse marque ses premières œuvres alpines. Après la représentation de vastes vallées sereines, les mazots suspendus aux versants escarpés et les petits lacs de montagne font ses délices. En 1936-1937, Duplain atteint une première maturité avec des toiles tout en finesse et en luminosité.
Après avoir rendu la spatialité du Léman, Duplain cherche à saisir son atmosphère lumineuse. Il s’en approche et, depuis la rive, en apprivoise les contours. Peu avant la guerre, il fait l’acquisition d’une barque. Commence alors un face à face très fécond avec le Léman. En fin d’après-midi ou le dimanche, seul ou en compagnie de sa fille, Duplain part dans sa barque depuis Ouchy à la rencontre du lac. S’il le présente à l’occasion sous un ciel bleu azur, Duplain aime parapher le ciel de quelques nuages, dont il retranscrit toute la poésie. L’orage ne le retient pas ; au contraire, il attise son inspiration. Les ciels orageux se multiplient en 1942-1943.
Au début des années 1940, Duplain réalise ainsi de nombreuses compositions au milieu du lac. La terre se limite parfois à la pointe de Saint-Sulpice soulignant la ligne d’horizon. Lors d’un entretien avec le journaliste Pierre Vidoudez, retranscrit dans le Curieux du 4 novembre 1943, Duplain explique cet amour du Léman : « J’ai fait beaucoup de ‘pleins lacs’, tu vois ça : le ciel et l’eau, deux fluidités en aimable dialogue. » Cette symbiose de l’eau et du ciel ne cessera de le fasciner.
En Valais, Duplain souhaite saisir dans la matière l’âme de cette région. Dès la fin des années 1930, il ne se contente plus d’en peindre des panoramas : il déambule dans les ruelles, opposant les façades des maisons, entrecroisant les lignes de leurs toits. Il pénètre dans quelques intérieurs. Sa pâte généreuse et vigoureuse met en valeur les teintes chaudes des vieux mazots et rend excellemment ces scènes de la vie rustique.
De 1944 à 1956, Duplain ne cesse de chanter la beauté du Léman et du Val d’Hérens. A Evolène, l’artiste place régulièrement le spectateur face à une porte entr’ouverte ou un escalier de pierre. Dans L’Express de Neuchâtel du 10 mars 1945, Duplain s’exprime sur sa démarche artistique : « Le peintre ne se borne plus à voir, il suggère et le site restreint devient tout un pays avec tout ce qu’il y a de réel et tout ce qu’il y a d’insaisissable dans l’air qui le baigne. » L’essentiel ne se montre pas, il se perçoit.
Duplain a gagné en intuition, en sensibilité. Il néglige les détails secondaires, donnant plus d’unité, plus de force à ses œuvres. Il fait corps avec la nature ; ses cadrages plongent le spectateur à l’intérieur de l’œuvre. Les contours tendent à s’estomper. Les couleurs s’interpénètrent, posées à la spatule par une touche large et croisée. La lumière irisée qu’elles dégagent n’est pas sans rappeler l’art de Rodolphe-Théophile Bosshard.
« La couleur est une sorte de son qu’il faut savoir faire vibrer. Suivant comment elle est posée, elle vibre différemment. » disait Duplain (Journal du Jura de Bienne, 10 novembre 1951).
Les derniers tableaux de Duplain couvrent l’éventail de ses sujets : le Léman, le Val d’Hérens, le midi de la France, le Tessin, son verger. Quelques intérieurs s’apparentant à des natures mortes traduisent la beauté du quotidien. A partir de 1958, son œuvre porte l’empreinte de la maladie de Parkinson, qui l’atteint progressivement. La touche et le trait tremblent sur la toile, les volumes s’aplanissent.
Mais ce tremblement sublime la lumière. Le vieux cerisier, probablement sa dernière toile achevée, laisse éclore des fleurs éclatantes.